Clément Baloup : l’histoire d’un bédéiste chasseur de trésors

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8 min readDec 21, 2020
Extraits de Mémoires de Viet Kieu — Les engagés de Nouvelle-Calédonie

Puisant dans les précieux récits que des témoins de l’histoire vietnamienne lui rapportent aux quatre coins du globe, Clément Baloup grave dans le marbre l’éphémérité des paroles pour permettre à la mémoire de survivre au temps qui passe.

Opérer une introspection pour identifier des thèmes forts en soi, trouver ce qu’on veut raconter, donner du fond à la forme : c’est la difficile quête imposée aux étudiants des Beaux-Arts. Comme beaucoup d’autres jeunes, Clément Baloup est décontenancé par la demande. Mais il n’en demeure pas moins un garçon curieux. Alors un jour, par le plus grand des hasards, Clément interroge son père sur son histoire et leur arrivée en France : “Si j’avais posé la question à mon père à un moment où il n’était pas de bonne humeur, je me serais peut-être arrêté là et n’aurais donc jamais su”, confie-t-il.

Le père de Clément naît et grandit au Vietnam. A la fin des années 60, toute sa famille quitte Saïgon car la guerre redouble d’ampleur. Il est impossible pour la fratrie de poursuivre ses études car la police gouvernementale du Sud réprime les mouvements étudiants et ferme les universités. Des explosifs sont même lancés par erreur dans leur maison. Alors les parents finissent par envoyer chaque enfant en France pour ce qu’ils pensent être temporaire. Un temporaire qui va devenir définitif, avec un retour qui se révèle impossible. Impossible également pour les enfants de dire adieu à leur père, qui meurt au pays. Enfin, impossible pour leur mère de s’adapter à la vie en France une fois rapatriée. Déracinée, arrachée à son mari, il se dit dans la famille que le chagrin a eu raison de sa vie.

Bien que le sujet de la guerre du Vietnam ne soit pas particulièrement tabou au sein du foyer, Clément tombe des nues face à ces récits. Et surtout, le flou se dissipe. C’est une illumination, un barrage qui éclate à l’intérieur du jeune garçon : frappé esthétiquement, il recompose les scènes d’il y a alors 20–30 ans dans sa tête. En écoutant son père, Clément a envie de dessiner. Et ses dessins émergent avec beaucoup de facilité, telle une rivière qui coule sans interruption. Ceux-ci lui apportent autre chose que la satisfaction de réaliser une œuvre qui soit belle. Une alchimie s’opère entre l’illustrateur et le Vietnam, à tel point que lorsque Clément passe à un autre thème, l’envie de revenir aux sources se fait vite sentir : “Je retournais systématiquement dans le lit de la rivière. Et plus j’y revenais, plus je sentais qu’il y avait quelque chose à creuser”, décrit-il. Son entourage sent aussi qu’une transformation est en train de s’opérer chez l’illustrateur. Le thème auquel Clément donnera vie à travers ses images, ce sera l’histoire du Vietnam et des Vietnamiens à travers le monde. L’enquête commence. Ou plutôt : la chasse aux trésors. Car cette histoire est pour Clément comme un trésor dans le jardin : précieux, sous ses yeux, dont il n’a néanmoins pas conscience durant les vingt premières années de son existence.

Dominique Rolland, professeure à l’Inalco et experte de l’histoire de l’Indochine et du Vietnam, lui raconte un jour les basses besognes infligées aux métisses durant les conflits. C’est la pire position : les Français les méprisent, les Vietnamiens les haïssent. Avoir une double origine, c’est avoir le cul entre deux chaises. Pendant longtemps, la double origine est une malédiction mais fort heureusement, la période contemporaine nous permet d’en faire une richesse si on en saisit la chance.

Clément se sent investi d’un devoir : celui de la mémoire. Il considère ce trou dans l’histoire entre les générations comme une injustice car ce gouffre est comblé par l’eau trouble des instances qui racontent de manière unilatérale ce qu’il s’est passé, fauchant la parole aux concernés. Pour réparer cette injustice, l’illustrateur veut donner à voir cette richesse, à travers les récits qu’il glane aux quatre coins du globe. Il confie : “Je ne me sens pas militant, mais je le suis de fait en distillant mes grains de sable dans ce grand canyon”.

Interroger les témoins de l’histoire est un travail de recherche qui dure entre quelques semaines et plusieurs mois. Pour Little Saïgon (le volume 2 de la série Mémoires de Viet Kieu) par exemple, Clément a passé trois mois à réaliser ses recherches puis 1 an et demi s’est écoulé avant la sortie de l’album. Scénarisation, création des planches, relecture… Le bédéiste admet en riant que dessiner 250 pages peut être un grand moment de solitude tant le travail est titanesque. Le style de Clément Baloup est fidèle à ce qu’il est : hybride, métisse. Il s’inspire à la fois des bandes-dessinées franco-belges qu’il lit beaucoup petit, des mangas et des comics ensuite, et des dessins animés et films asiatiques que son père lui montre en les louant au vidéoclub. Peuvent ainsi se côtoyer sur une seule et même page une case franco-belge, une case manga et une case comics. “Les gens peuvent voir des choses que je ne vois pas. Little Saïgon a par exemple reçu le prix du meilleur nouveau mangaka”, raconte-t-il. Affectionnant son effet contemplatif, Clément aime donner un aspect peinture à ses illustrations. Gérald Gorridge, un regretté enseignant des Beaux-Arts, encourage Clément alors étudiant à faire son voyage d’échange à Hanoï. Là-bas, il découvre le savoir-faire vietnamien de la peinture à la laque. La maîtrise de la peinture et des couleurs est une révélation (alors qu’elle lui glissait des mains en France, à l’école). C’est au Vietnam que l’étudiant comprend le pouvoir des couleurs pour décrire une ambiance, créer une atmosphère dans les moindres détails et capturer ce qui semble impalpable. Les couleurs deviennent alors une véritable palette d’instruments pour lui, et l’illustrateur est aujourd’hui capable de reproduire numériquement un processus analogique acquis par son cerveau. “J’ai réalisé un peu tard ce que je lui devais [à Gérald Gorridge]. J’ai la chance d’être entouré de personnes bienveillantes et aguerries qui m’ont encouragé dans ma quête [comme Vincent Henry, son éditeur de la Boîte à Bulles]”, dit-il, reconnaissant.

En 2011, un vent de fraîcheur presque adolescent soulève l’univers de la bande-dessinée avec la sortie du premier tome de la série Mémoires de Viet Kieu : Quitter Saïgon (dont les premières pages naissent en 2006). Cet album reçoit le prix à Angoulême, ce qui a permis de lancer la carrière de Clément Baloup. Voilà maintenant neuf ans que les albums se suivent. Entre-temps, le bédéiste mûrit, sa technique s’affirme. Alors que le tome 4, Les engagés de Nouvelle-Calédonie, vient de paraître, il partage ses ambitions pour l’un des futurs albums : raconter la communauté vietnamienne en Australie, qui subit de plein fouet la crise économique de la fin des années 80. Des campagnes de l’extrême-droite ciblent alors la communauté, qui s’est paupérisée. Puis lorsque l’économie est de nouveau florissante, c’est une classe moyenne voire huppée qui émerge car les enfants ont pu faire des études. Clément explique : “Il y a eu un véritable changement de perception. Malgré cela, le premier ministre de l’époque Malcom Fraser a défendu la communauté contre vents et marées, à tel point que sa photo figure sur l’autel des ancêtres !”

Extraits de Mémoires de Viet Kieu — Les engagés de Nouvelle-Calédonie

Avec les aventures de ses personnages, Clément Baloup souhaite révéler des épisodes cachés et montrer la complexité des histoires. Bien qu’il estime que c’est tout à l’honneur de nos anciens de laisser ces épisodes derrière eux, aller de l’avant ne doit pas forcément rimer avec amnésie. Savoir par où celles et ceux qui nous ont précédé sont passés est la clé pour prévenir des erreurs qui nous pendent au nez. “Les générations suivantes peuvent fantasmer ce qu’on veut : des zones toutes noires ou toutes blanches, des gens très gentils ou très mauvais. Pourtant, les destins réels sont beaucoup plus complexes et en disent long sur la nature humaine. À condition d’avoir conscience des processus politiques”. Dans Les engagés de Nouvelle-Calédonie, Clément montre l’arbitraire derrière des images qui s’apparentent à l’esclavage mais qui dissimulent en fait une réalité plus complexe, sur fond de pouvoir donné à des petits chefs. Alors qu’on soit colons français, révolutionnaires communistes vietnamiens ou militaires américains, l’homme reste un loup pour l’homme. Clément est formel, il faut voir les choses en détails pour comprendre qui nous sommes.

Les bandes-dessinées de Clément Baloup portent en elles le lien tissé entre les lignées d’une famille. Avec des centaines de milliers de Vietnamiens ayant vécu ces conflits, la probabilité que l’un de nos proches ait vécu tel ou tel événement est grande. En séance de dédicace, des lecteurs lui racontent ainsi ces moments émouvants où la frontière invisible entre deux générations vole en éclats. Certains témoins que le bédéiste va mettre en scène dans ses pages n’ont parfois jamais partagé leurs récits à leurs descendants. Les œuvres de Clément agissent comme la corde du rideau qu’on lève pour révéler un pan de l’histoire familiale. Il arrive que les témoins soient sur leur garde au moment des entretiens. Le carnet de croquis de notre chasseur de trésors joue alors un rôle presque magique pour créer un lien entre lui et eux. L’illustrateur donne chair aux mots à mesure qu’ils s’écoulent, ce qui permet de briser la glace.

Clément Baloup aspire à retranscrire des émotions et espère déclencher des conversations, quelle que soit la proximité ou la distance des lectures vis-à-vis des vécus. L’émotion avant le message. Il en a la conviction : c’est lorsqu’une histoire nous fait vibrer que nous sommes plus à même de réfléchir au message. “Ce n’est pas mon job de parler aux gens déjà convaincus. C’est bien, mais un bon livre, c’est celui qui, une fois fermé, continue à faire cogiter les gens”, affirme-t-il. Il constate par ailleurs la disposition et les moyens dont disposent les nouvelles générations pour se pencher sur les récits de nos familles, à l’inverse du mode survie de nos parents arrivés en France. Il est optimiste quant à la vague de fond actuelle qui se saisit des enjeux de représentation dont la mémoire est partie intégrante. Mais le temps presse et Clément alerte sur la course contre la montre : les témoins directs de ces migrations sont entrés dans la dernière partie de leur vie. Si nous n’arrivons pas à recueillir les informations maintenant, nous ne les aurons jamais.

Extraits de Mémoires de Viet Kieu — Les engagés de Nouvelle-Calédonie

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